Marion SIEFERT
Metteuse en scène


Marion a reçu une aide à la production pour son spectacle "Jeanne d'Arc"


Quel est votre parcours artistique ?
Je suis autodidacte. J’ai évité tout ce qui ressemble de près ou de loin à une école, avec des professeurs qui imposent une norme, une ligne esthétique ou des manières de faire, avec des épreuves, des rendus, des diplômes, etc. J’ai toujours été une bonne élève et j’ai suffisamment observé sur moi les ravages de la bonne éducation et du formatage scolaire pour avoir envie de vivre autre chose avec le théâtre. Je n’ai pas cherché à rentrer dans une école. J’ai préféré tracer ma route et choisir moi-même les lieux, les personnes et les cadres qui allaient m’aider à créer. Mon parcours s’est écrit avec et grâce à mes amis : Matthieu Bareyre, Caroline Lionnet, Janina Arendt, Helena De Laurens, Valentine Solé. En pensant à des artistes que j’admire. En fréquentant un lieu qui allait me permettre de créer mes premières pièces : l’Institut d’études théâtrales appliquées de Giessen. Mais en fait, je n’aime pas trop l’idée de parcours. Je crois qu’on arrive aux choses en forçant des portes ou en entrant par la fenêtre. Sinon, on passe sa vie à attendre devant la porte et quand elle s’ouvre, on est déjà mort. Je voulais faire. Ma génération a été clouée par un sentiment fort d’impuissance et d’échec. La sensation qu’on n’avait pas d’avenir et qu’il n’y avait pas de place pour nous. Il a fallu retrouver des figures de l’ombre et de la nuit, les vampires et les cambrioleurs, pour commencer à faire. Le théâtre, c’est l’endroit où je rejoins les contes et les jeux de mon enfance, où je retrouve une forme de liberté.

 

Quel regard portez-vous aujourd'hui sur votre profession ?
Cela ne fait pas longtemps que c’est ma profession, dans le sens où cela ne fait pas très longtemps que je vis du théâtre et que je peux rémunérer celles et ceux qui travaillent avec moi. Je m’aperçois que chaque spectacle est une négociation, avec chaque collaboratrice et avec moi-même, de ce que nous sommes prêtes à donner au spectacle. Sans cette générosité, le spectacle ne vit pas. Mais sans rétribution financière, cela devient vite un sacrifice. L’argent, le salaire, donnent un cadre, rappellent des fonctions, mettent des limites. Être payées pour ce que l’on fait, c’est très important. Cela permet de s’approprier son propre travail, de lui donner de la valeur, de gagner son autonomie. Quant à ma profession, qui est celle « d’artiste cadre metteur en scène » (comme il y a écrit sur mes fiches de paie), je pense qu’elle est marquée par l’individualisme et la mise en concurrence des uns avec les autres. Il y a peu d’espaces où nous pouvons nous rencontrer et nous organiser collectivement. On nous regarde comme des petits génies isolés ou comme des enfants qu’il faudrait « professionnaliser ». C’est notre grande faiblesse et cela fait de nous, dans un contexte de restriction budgétaire et de coupes nettes dans les budgets dédiés à la culture, des proies idéales et sans défense.

Comment vous voyez-vous dans 5 ans ? Dans 10 ans ?
C’est difficile de répondre à cette question et en même temps c’est très important de savoir regarder l’avenir en face. J’ai l’impression qu’on est nombreux à vivre dans le déni. L’époque n’est pas rassurante. On sent que quelque chose d’énorme va nous tomber sur la tête et ça nous angoisse tellement qu’on ne veut surtout pas y penser. C’est important d’anticiper les choses et de se dire que dans les prochaines années, on va créer dans un contexte de luttes des classes. Personne n’aura sa retraite. De nombreux chômeurs ne pourront pas toucher leurs allocations et devront accepter des emplois précaires. Les migrants vont continuer à être pourchassés en dépit du droit international. Etc. etc. Je vois bien que, pour l’instant, les artistes dans leur majorité ne se reconnaissent pas dans le mouvement des Gilets Jaunes par exemple. Ils se fantasment au-dessus. Culturellement, socialement, ils ne se sentent pas « pareils ». La question est de savoir quand est-ce que le monde du théâtre se sentira suffisamment menacé pour commencer à agir collectivement et à s’associer vraiment aux grands mouvements de fond qui agitent la société.


Photographie : Kamila K.Stanley